Au cœur des Andes boliviennes, LA HIJA CÓNDOR raconte l’histoire de Clara, une jeune sage-femme quechua dont le chant est censé apaiser les douleurs et accompagner la naissance d’une nouvelle vie. Mais tandis que sa communauté reste profondément enracinée dans des traditions ancestrales, Clara rêve de quitter les montagnes pour devenir chanteuse en ville. Avec une grande force visuelle, le réalisateur Álvaro Olmos Torrico entremêle héritage spirituel, émancipation féminine et conflit entre origines et liberté dans un film poétique sur l’identité et la transformation.
LA HIJA CÓNDOR – Une jeune femme quechua cherche sa propre voie

LA HIJA CÓNDOR | CRITIQUE
par Walter Gasperi
NAISSANCE ET DÉPART
Dans un long plan calme, la caméra accompagne un accouchement à domicile sur les hauts plateaux boliviens. Dans la maison aux chaudes tonalités brunes, la vieille sage-femme Ana (María Magdalena Sanizo) caresse doucement le ventre de la femme enceinte. Clara (Marisol Vallejo Montaño), sa jeune assistante et fille adoptive, apaise la parturiente par un chant discret.
Puis le film passe brusquement à un plan d’ensemble de l’imposant paysage andin. Au loin, le cri du nouveau-né annonce la naissance. Dès cette ouverture, le réalisateur Álvaro Olmos Torrico associe le cycle de la vie à un paysage dans lequel les êtres humains restent étroitement liés à la nature et aux rituels transmis de génération en génération.
Clara est destinée à reprendre un jour le rôle d’Ana. Mais un vieux poste de radio à transistors, des récits de fêtes et sa rencontre avec une musicienne éveillent en elle le désir d’une autre vie. La ville lui promet la liberté, la musique et un avenir en dehors des attentes de sa communauté.
UN REGARD ETHNOGRAPHIQUE
Si LA HIJA CÓNDOR est précisément ancré dans les Andes boliviennes, son récit sur les aspirations de la jeunesse et le conflit entre les origines et l’autodétermination possède une portée universelle. Un tiraillement similaire entre tradition villageoise et mode de vie moderne était récemment au cœur de la comédie dramatique nord-macédonienne DJ AHMET.
Dans son deuxième long métrage, Torrico observe la communauté indigène avec un regard presque ethnographique. La caméra de Nicolás Wong Diaz reste souvent statique et accorde du temps aux personnes, aux rituels et au paysage. Pendant une longue partie du film, la musique illustrative est absente, laissant toute la place aux bruits, aux voix et au silence.
Les différents univers sont également séparés par la langue : au village, on parle quechua, tandis qu’en ville, on parle espagnol. Les traditions fondent l’identité et la cohésion du groupe, mais Torrico n’idéalise pas la communauté. Lorsqu’une femme enfreint les règles en vigueur, elle est publiquement punie au cours d’une assemblée villageoise et sa tresse est coupée. La scène montre une société qui offre protection et appartenance, mais qui impose en même temps des normes strictes.
ANA EN VILLE
Lorsque Clara quitte son village natal de Totorani pour se rendre à Cochabamba, située à une centaine de kilomètres, le regard du film se déplace progressivement vers Ana. La vieille sage-femme part à la recherche de sa fille adoptive et devient la véritable figure émotionnelle du récit.
Avec sa cape, son chapeau et son sac sur le dos, elle apparaît comme un corps étranger au milieu des rues animées. Torrico met surtout en évidence le contraste entre les deux mondes par les images et les sons. Aux chaudes couleurs terreuses des hauts plateaux s’opposent les lumières criardes des néons, au silence des montagnes la musique moderne, et au naturel de la vie villageoise un univers fait de stylisme et de mise en scène.
C’est précisément dans ces scènes que LA HIJA CÓNDOR déploie toute sa force. Ana n’est jamais tournée en ridicule et la ville n’est pas présentée comme un lieu fondamentalement corrompu. Le film montre plutôt l’expérience douloureuse d’une femme qui doit accepter que la génération suivante nourrisse d’autres désirs et d’autres conceptions de la vie.
UN MONDE MENACÉ
La tradition des sages-femmes n’est pas seulement menacée par les séductions de la ville. Les catastrophes naturelles mettent en péril les récoltes et les troupeaux de moutons de la communauté. Parallèlement, les subventions publiques encouragent les accouchements dans des cliniques modernes, si bien que le savoir des accoucheuses traditionnelles perd progressivement de son importance.
Sur ce point, le film reste toutefois unilatéral. Les avantages d’un accouchement médicalisé sont à peine évoqués. Cela est d’autant plus frappant que le choix entre un accouchement à domicile et une naissance en clinique ne relève pas uniquement de la culture, mais aussi de la santé.
LA HIJA CÓNDOR évite néanmoins, dans une large mesure, d’opposer simplement une bonne tradition à une mauvaise modernité. Clara n’est pas condamnée pour son désir de changement. De même, Ana n’apparaît pas seulement comme la représentante d’un passé dépassé. Les deux femmes cherchent un moyen de concilier leurs besoins avec leur responsabilité envers la communauté.
CONCLUSION
LA HIJA CÓNDOR est une méditation silencieuse et visuellement puissante sur la naissance et la mort, le départ et le retour. Álvaro Olmos Torrico fait confiance aux plans contemplatifs, aux impressionnants paysages et au jeu naturel de ses interprètes non professionnel·les. Même si le film adopte un regard quelque peu unilatéral sur la médecine moderne, il convainc comme un drame sensible sur l’autodétermination, l’appartenance culturelle et la manière dont les traditions peuvent continuer à vivre dans un monde en mutation.

La critique originale est disponible sur www.film-netz.com