Dans son entretien avec arttv.ch, Ella Rumpf parle de COUTURE comme du miroir d’un monde frénétique et de plus en plus néfaste pour la santé, de la solidarité entre les trois personnages féminins, du problématique «male gaze» et du privilège qu’elle a aujourd’hui de pouvoir choisir ses rôles.
Ella Rumpf | COUTURE
- Publié le 8. août 2026
Ella Rumpf, née à Paris en 1995 et partageant aujourd’hui son temps entre Zurich et la capitale française, s’est imposée comme l’une des actrices suisses les plus polyvalentes et les plus reconnues à l’international. Après un premier rôle principal en 2014 dans CHRIEG, le puissant premier long métrage de Simon Jaquemet, elle fait sensation deux ans plus tard dans RAW (GRAVE), le film cannibale aussi radical que sanglant de Julia Ducournau, future Palme d’or pour TITANE.
Si ce choc cinématographique, jamais sorti chez nous dans le circuit régulier, la fait connaître en France, Ella Rumpf apparaît dès l’année suivante en Suisse dans DIE GÖTTLICHE ORDNUNG de Petra Volpe, une tragi-comédie historique devenue l’un des plus grands succès du cinéma helvétique de ces dernières décennies.
Sa carrière prend ensuite une dimension de plus en plus internationale. En Allemagne, elle tourne notamment dans l’adaptation du best-seller GUT GEGEN NORDWIND et dans le biopic LINDENBERG! MACH DEIN DING. En 2020, année de sortie de ce dernier, la Berlinale la distingue comme «Shooting Star», une récompense prestigieuse destinée aux talents émergents du cinéma européen. Une appellation qui paraissait déjà presque modeste au regard de la notoriété qu’Ella Rumpf avait acquise. Elle s’était notamment fait remarquer entre-temps dans FREUD, l’étrange série policière et psychanalytique produite par Netflix.
Depuis, l’actrice enchaîne les productions internationales et confirme film après film l’étendue de son registre. On l’a récemment vue dans DES PREUVES D’AMOUR d’Alice Douard, un drame autour de la parentalité au sein d’un couple lesbien.
COUTURE a été vu pour arttv.ch et Ella Rumpf interviewée par Geri Krebs.
COUTURE est un film choral dans lequel vous interprétez l’un des trois principaux personnages féminins. Comment définiriez-vous vous-même le film ?
C’est un film qui, par sa forme, sort quelque peu des sentiers battus et qui n’est pas facile à saisir. Dans une certaine mesure, il dresse le portrait de trois femmes très différentes dont les chemins se croisent et qui, en très peu de temps, vivent énormément de choses simultanément.
Qu’est-ce qui intéresse le film dans l’univers de la mode ?
Esthétiquement, COUTURE se présente de manière assez froide. Sur le fond, on pourrait le qualifier de sorte de drame en coulisses, car il regarde presque constamment derrière la surface étincelante du monde de la mode et place au centre les crises que traversent les femmes qui y travaillent.
Peut-être que ce côté atypique que vous évoquez tient aussi au fait que le film est très artificiel, tant sur le plan esthétique que narratif, alors que la présence d’Angelina Jolie sur l’affiche peut susciter l’attente d’un film plutôt grand public – une attente qui n’est finalement pas satisfaite ?
C’est possible. Mais il me semble encore plus important de voir COUTURE comme le reflet de notre monde actuel : un monde qui va extrêmement vite, dans lequel il reste à peine du temps pour des conversations profondes et de véritables échanges avec les autres. Pour moi, le monde de la mode en est l’expression parfaite.
Et quel rôle jouent les trois femmes dans ce monde ?
Elles sont confrontées à des préoccupations existentielles et recherchent de vraies rencontres et davantage d’humanité. Elles ne correspondent donc absolument pas à cet univers du luxe et des apparences. Mais le film montre aussi que, malgré toute cette superficialité, les trois femmes parviennent à créer un lien entre elles, que chacune devient en quelque sorte l’écho de l’autre et qu’elles font l’expérience d’une solidarité mutuelle.
Il me semble que, chez les trois personnages féminins, certains éléments de la biographie réelle de chaque actrice se retrouvent dans le film. Êtes-vous d’accord ?
Dans le cas d’Anyier Anei, qui interprète Ada, une étudiante en pharmacie ayant fui le Soudan du Sud, c’est tout à fait vrai. Elle a été découverte comme mannequin au Kenya et doit maintenant percer en Europe. COUTURE raconte sa véritable histoire.
Et qu’en est-il d’Angelina Jolie et de votre propre personnage ?
En ce qui concerne Maxine, la réalisatrice incarnée par Angelina Jolie, on peut effectivement établir certains parallèles entre son diagnostic de cancer du sein et la biographie personnelle de Jolie. Mais ce qui me semble plus important, c’est que le personnage d’Angelina est tombé malade à cause du monde dans lequel elle évolue. J’y vois quelque chose de très réel : ce monde rend de plus en plus de gens malades. Quant à mon personnage, Angèle, une maquilleuse freelance expérimentée qui nourrit des ambitions littéraires, je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de ma propre biographie en elle.
Au début de votre carrière d’actrice – qui a commencé alors que vous n’aviez que 17 ans –, ne deviez-vous pas, vous aussi, constamment chercher de nouvelles possibilités de vous produire et de nouveaux rôles, un peu comme votre personnage, la freelance Angèle ?
C’est peut-être vrai dans une certaine mesure, mais à l’époque, je ne l’ai guère vécu ainsi. Et puis, cela remonte déjà à assez longtemps. Aujourd’hui, j’ai le privilège de pouvoir choisir mes rôles.
On remarque d’ailleurs que vos derniers films ont tous été réalisés par des femmes – COUTURE également. Est-ce un hasard ? Ou préférez-vous, de manière générale, travailler avec des réalisatrices plutôt qu’avec des réalisateurs ?
Il se trouve effectivement que, ces derniers temps, les propositions de rôles les plus intéressantes pour moi sont venues de réalisatrices. Je constate simplement que la sensibilité aux problèmes liés au «male gaze», au regard masculin, est chez un certain nombre de réalisateurs moins développée que je ne le souhaiterais – pour le dire avec prudence. (rires)
Mais vous ne souhaitez pas faire de distinction fondamentale entre réalisateurs et réalisatrices ?
Non, je ne veux pas trop généraliser. Mon prochain film, qui fera sa première mondiale en septembre prochain à la Mostra de Venise avant de sortir ensuite au cinéma, s’intitule JUPITER. Il s’agit d’un drame politique dans lequel Denis Ménochet et moi tenons les rôles principaux. Il est réalisé par un homme, le jeune cinéaste Alexandre Smia.
Merci beaucoup pour cet entretien !