Avec ENJOY YOUR STAY, le réalisateur suisse Dominik Locher signe un retour remarqué après ses succès internationaux, notamment GOLIATH. À la fois intime et profondément politique, ce drame tisse un lien subtil entre les questions familiales et les tensions qui traversent le monde contemporain. Un film dense et nuancé qui laisse une impression durable.
ENJOY YOUR STAY – Entre déracinement, responsabilité et réalité d’un monde globalisé
- Publié le 23. juin 2026
Présenté à la Berlinale, le nouveau film de Dominik Locher raconte une histoire de rencontres, de rapports de force et de confrontations intimes aux f
ENJOY YOUR STAY | CRITIQUE
Pour arttv.ch, le film a été vu à la 76e Berlinale par Felix Schenker (critique) et Geri Krebs (interview).
ENTRE PRIVILÈGE ET RÉALITÉ
Dans ENJOY YOUR STAY, Dominik Locher porte son regard sur des personnes qui évoluent entre des réalités culturelles, sociales et économiques très différentes. Au centre du récit se trouvent des femmes philippines dont la vie est étroitement liée à la Suisse, mais qui restent pourtant largement en marge de cette Suisse officielle qui aime se présenter comme prospère, sûre et bien ordonnée. Le scénario s’inspire de témoignages réels de femmes de ménage ayant travaillé en Suisse dans des conditions d’exploitation, parfois proches de l’esclavage. Avec la scénariste philippine Honeylyn Joy Alipio, Locher en a tiré une histoire qui ne fonctionne volontairement pas comme une simple dénonciation. Ce qui l’intéresse davantage, c’est ce que de tels rapports de pouvoir font aux personnes qui y sont prisonnières.
Le film pose ainsi une question dérangeante : quelle part de notre confort quotidien repose sur le travail de personnes que nous remarquons à peine ?
UNE SUISSE DANS L’OMBRE
Le film est particulièrement fort lorsqu’il ne se contente pas de raconter cette invisibilité, mais qu’il la rend perceptible par sa mise en scène. Dans de brèves séquences extérieures, la Suisse apparaît lumineuse, propre et presque touristique : paysages hivernaux, montagnes, univers familier de carte postale. La vie des protagonistes se déroule en revanche principalement dans des espaces intérieurs et des univers clos. Ce contraste n’a rien d’un hasard. Locher oppose délibérément une Suisse visible à une Suisse invisible. Les personnes dont il raconte l’histoire vivent certes au cœur de ce pays riche, mais restent socialement dans son ombre. Ce qui convainc : le film n’a pas besoin d’expliciter en permanence sa position politique. Beaucoup de choses naissent des situations, des regards, des rapports de dépendance et de cette question fondamentale : qui peut se déplacer librement, où – et qui ne le peut pas ?
BIEN PLUS QU’UN DRAME SOCIAL CLASSIQUE
Locher cite lui-même comme référence importante les films des frères belges Jean-Pierre et Luc Dardenne, en particulier ROSETTA. ENJOY YOUR STAY reste lui aussi très proche de ses personnages et ne raconte pas la réalité sociale à distance. En même temps, Locher cherche volontairement une forme plus contemporaine et plus dynamique. Cela se manifeste surtout dans le rythme du film. La mise en scène est nettement plus rapide que ce que l’on pourrait attendre d’un drame social européen classique. Les situations s’intensifient, les décisions ont des conséquences immédiates et un sentiment de menace s’installe progressivement. ENJOY YOUR STAY développe ainsi une tension qui le rapproche par moments du thriller. C’est une approche judicieuse, car la tension extérieure correspond à la situation intérieure des personnages. Lorsqu’on vit sans statut de séjour garanti et qu’un seul faux pas peut avoir des conséquences existentielles, le quotidien est inévitablement vécu autrement. Ce qui constitue une situation banale pour les un·e·s peut devenir un danger pour les autres.
ENTRE DEUX MONDES
Locher élargit également son regard au-delà de la Suisse. La collaboration avec Honeylyn Joy Alipio évite que les personnages philippins soient observés uniquement depuis une perspective européenne. ENJOY YOUR STAY raconte aussi comment la migration transforme les familles et comment des dépendances économiques se créent à travers les continents. Une émission de télévision tournée aux Philippines est particulièrement intéressante : on y décide chez quel parent un enfant doit vivre lorsqu’un des deux travaille à l’étranger. Cette émission existe réellement – à ce sujet, lire également notre interview avec Dominik Locher. Ce moment presque grotesque renvoie à une réalité dans laquelle la migration n’est depuis longtemps plus seulement une décision personnelle, mais fait partie intégrante d’un système économique mondial. Des personnes quittent leur famille pour effectuer ailleurs un travail dont on a besoin, mais qui reste souvent peu reconnu socialement. ENJOY YOUR STAY montre les coûts émotionnels de ce système sans réduire ses personnages au statut de victimes.
L’AUTHENTICITÉ PLUTÔT QUE L’EXOTISME
Le fait qu’un grand nombre d’interprètes viennent des Philippines et que participent également au film des femmes vivant réellement en Suisse – parmi elles une femme sans papiers de Genève – confère au récit une crédibilité supplémentaire. Locher évite en grande partie tout regard exotisant. Ce ne sont pas les différences culturelles qui occupent le premier plan, mais la question de savoir ce qui sépare les êtres humains et quelles possibilités leur sont accessibles en fonction de leur statut social.
ENJOY YOUR STAY devient ainsi également un film sur le pouvoir : qui possède un passeport ? Qui possède de l’argent ? Qui décide des conditions de travail ? Qui peut quitter un appartement, mettre fin à une relation ou se défendre contre une injustice – et qui doit se taire parce que toute forme de résistance pourrait mettre en danger sa propre existence ?
CONCLUSION
Dominik Locher associe une grande précision sociopolitique à un rythme soutenu et à une tension croissante, rendant visible une réalité que la Suisse prospère préfère souvent ignorer. Un film percutant, remarquablement mis en scène, sur la dépendance, la migration et la dignité – et une formidable vitrine pour le cinéma suisse à la Berlinale.
