Dans cet entretien, Dominik Locher évoque sa collaboration avec sa co-scénariste philippine, les récits réels d’exploitation qui ont inspiré son film, l’influence des frères Dardenne et les raisons pour lesquelles ENJOY YOUR STAY montre délibérément une Suisse que l’on voit rarement à l’écran.
Dominik Locher | ENJOY YOUR STAY
- Publié le 23. juin 2026
Entretien réalisé par Geri Krebs pour arttv.ch et clickcinema.ch lors de la Berlinale avec Dominik Locher.
Comment est née la collaboration avec la co-scénariste philippine Honeylyn Joy Alipio sur ENJOY YOUR STAY ?
Cela remonte en réalité à GOLIATH. Le film était en compétition à Locarno en 2017, puis nous avons été invités au Festival international du film de Busan, en Corée du Sud. À cette époque, je sentais que le thème de la paternité, très lié à ma propre vie, était arrivé à son terme sur le plan cinématographique. J’
avais envie de me tourner vers d’autres réalités.
Tu avais donc déjà une nouvelle direction en tête ?
Oui. À Busan, j’ai rencontré Honeylyn Joy Alipio lors d’un atelier intitulé « Global Authorship ». C’est une scénariste très expérimentée aux Philippines, qui travaille notamment avec le réalisateur Brillante Mendoza. Je lui ai parlé de mon envie de réaliser un film sur des personnes qui demeurent largement invisibles en Suisse.
D’où venait cette idée ?
Tout est parti d’un article de presse consacré à des employées de ménage travaillant en Suisse dans des conditions proches de l’esclavage. Honeylyn a immédiatement été intéressée. Nous avons alors décidé de recueillir des témoignages réels et de développer ensemble un scénario à partir de ces histoires.
Avez-vous ensuite pu poursuivre le travail en Suisse ?
Oui. J’ai rapidement invité Honeylyn en Suisse et nous avons développé ensemble les premières versions du scénario. Son visa était toutefois trop court pour terminer le travail sur place. Nous avons donc poursuivi notre collaboration intensivement en ligne. Peu après, la pandémie a éclaté.
Malgré cela, vous avez réussi à faire avancer le projet ?
Oui. En 2021, nous avons pu présenter une première version du scénario au Locarno Film Festival. Jean-Pierre et Luc Dardenne étaient également présents. Le fait qu’ils découvrent notre projet et qu’ils y réagissent positivement a représenté un moment très particulier pour nous.
Tu as également évoqué les frères Dardenne lors de la première du film. Ont-ils été une source d’inspiration ?
Absolument. Des films comme ROSETTA ont constitué une référence importante. Nous nous intéressions nous aussi à l’histoire d’une femme vivant illégalement en Europe et confrontée à l’exploitation. Mais nous voulions également trouver notre propre langage cinématographique et raconter ce drame social avec un rythme soutenu afin de toucher aussi un public plus jeune.
Le film se déroule principalement en intérieur. La Suisse n’apparaît qu’à travers quelques plans extérieurs. Était-ce un choix délibéré ?
Oui. Nous voulions accentuer le contraste entre visibilité et invisibilité. Les plans extérieurs – les images touristiques ou les paysages alpins enneigés – ont été volontairement filmés dans une lumière très claire. À l’inverse, les personnages vivent dans l’ombre du quotidien. Cette opposition était au cœur de notre approche visuelle.
Toutes les scènes ont-elles été tournées en Suisse ?
(rires) Presque. La scène d’ouverture a été tournée dans une épicerie philippine à Genève, un lieu de rencontre important pour la communauté. Aux Philippines, nous avons en revanche filmé les séquences d’une émission de télévision où le public décide chez quel parent un enfant doit vivre lorsque l’un des parents travaille à l’étranger.
Cette émission existe réellement ?
Oui, nous n’avons pas eu besoin de l’inventer.
Les actrices vivent-elles en Suisse ou aux Philippines ?
La plupart vivent aux Philippines, y compris les deux actrices principales. Honeylyn a organisé un casting très exigeant, car l’authenticité était essentielle pour nous. Nous avons également travaillé avec plusieurs Philippines vivant réellement en Suisse, notamment une femme sans papiers installée à Genève.
Qu’aimerais-tu que le public retienne du film ?
J’aimerais que les spectateurs regardent peut-être le monde un peu différemment. Beaucoup de personnes qui rendent notre quotidien possible restent invisibles. Le film tente précisément de rendre perceptible ce changement de regard.
Dominik Locher, merci beaucoup pour cet entretien.