VIRAGES échappe aux cases et c’est ce qui fait sa force. Céline Carridroit et Aline Suter suivent Johanna dans un été fait de déplacements, entre mécanique, horlogerie et vie intime, sans réduire son parcours à son identité.
La question trans apparaît tard, presque en filigrane, laissant place d’abord à une figure libre, parfois cachée, parfois pleinement affirmée. Le film avance avec douceur, humour, et une grande justesse dans le regard, en laissant au personnage tout l’espace pour exister hors des étiquettes.
Céline Carridroit et Aline Suter | VIRAGES
- Publié le 23. mai 2026
«Le message principal de notre film c'est vraiment la liberté»
VIAGES | Synopsis
C’est l’été à Genève et Johanna ne part pas en vacances. Elle assemble des montres de luxe à la chaîne dans une manufacture. Alors qu’elle envisage de se débarrasser de sa vieille Coccinelle, elle décide de la faire revivre pour affronter le milieu de la mécanique qui l'a rejetée.
Interview – Céline Carridroit et Aline Suter – Virages (ACID)
— Pour commencer, est-ce que vous pouvez vous présenter toutes les deux ?
— Moi, c’est Aline Suter, co-réalisatrice de Virages.
— Et moi, Aline Caridrois, l’autre co-réalisatrice.
Et pour présenter le film ?
Virages est un long métrage né comme un documentaire et devenu progressivement une fiction. Il suit Johanna, ouvrière dans l’industrie du luxe à Genève, qui, le temps d’un été, retrouve une vieille Volkswagen des années 70 et entreprend de la réparer. Ce geste devient une manière de se réapproprier une part d’elle-même, mise à distance après sa transition de genre, vécue plus de dix ans auparavant, et marquée par des violences qui l’ont éloignée de ses passions.
Vous connaissez Johanna depuis longtemps ?
Oui, depuis environ dix ans. On l’a rencontrée il y a longtemps, et on a commencé un véritable travail de film avec elle il y a environ cinq à sept ans, avec notre producteur Aurélien Marcel. Le projet s’est construit sur le temps long, sans être continu, mais avec des étapes régulières d’écriture et de tournage.
Le film était pensé comme hybride dès le départ ?
Oui, assez vite. On ne saurait plus dire exactement quand, mais l’hybridation s’est imposée naturellement. Dès le départ, il y avait cette idée de fiction, parce que Johanna en produit déjà beaucoup dans sa vie, comme une manière de se protéger, de se raconter autrement.
Puis le film est devenu de plus en plus fictionnel au fil des années, jusqu’au montage. On a tourné sur quatre étés. Les premières étapes étaient presque des tests, notamment autour de la pellicule 16 mm. Et la dernière année, on a assumé davantage une écriture de fiction, avec des scènes plus construites, parfois proches du cauchemar, qui mettaient en forme des choses très intérieures chez elle.
Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre documentaire et fiction ?
On a d’abord appris à travailler ensemble et à comprendre jusqu’où on pouvait aller avec elle. Les dialogues ne sont jamais écrits : seules les intentions de scène le sont. Tout le texte est improvisé, même avec les personnages secondaires, y compris son patron.
On a construit des situations, puis on a laissé les personnages improviser à partir de ces cadres. Le film s’est ainsi nourri du réel, mais aussi de ce que Johanna pouvait jouer, transformer, incarner.
Et le ton du film ?
C’est important de dire que c’est aussi une comédie. Le film est très drôle, à l’image de Johanna, qui a une répartie incroyable, un langage très inventif, parfois absurde, toujours spontané.
Elle peut sortir des phrases totalement inattendues, très imagées. Cette liberté de langage est devenue une matière centrale du film.
Quel était le cœur du récit pour vous ?
Ce n’était pas un “message” au sens strict. Mais le film traverse des questions de liberté, d’émancipation, de droit à être multiple : être une femme, être ouvrière, être trans, aimer la mécanique, vouloir disparaître parfois, ou au contraire exister pleinement.
Ce qui nous intéressait, c’est cette complexité. Johanna porte des contradictions fortes : elle aime les animaux mais travaille dans un univers lié à leur mort, elle veut partir mais reste très attachée à son environnement. Le film suit ces tensions sans chercher à les résoudre.
On sent aussi une dimension très forte sur l’amitié…
Oui, c’est devenu central. Au départ, on parlait d’émancipation, mais progressivement, l’amitié est devenue le vrai moteur du film. Notamment à travers les personnages de Roku et Tia, ses amis dans la vraie vie, qui ont été intégrés davantage au fil des tournages.
On a réajusté le film en cours de route : au début, Johanna apparaissait très seule, et cela ne correspondait pas totalement à sa réalité. Le dernier tournage a permis de rééquilibrer cela.
Vous avez tourné sur une très longue durée. Qu’est-ce que cela a changé ?Beaucoup de choses. Le film s’étend sur quatre étés, ce qui a permis une transformation constante du récit. On a ajusté au fur et à mesure.
Mais cela a aussi créé une difficulté : le temps de la vie et le temps du cinéma se sont parfois mélangés. À certains moments, il devenait difficile de distinguer ce qui relevait de la relation personnelle et ce qui relevait du film.
Et puis il y a eu un enjeu de rythme : décider quand filmer, quoi filmer, et accepter de perdre des choses. Le montage a ensuite été un travail de sélection très intense, pour éviter un film trop linéaire.
Quelles étaient vos inspirations ?
Il y a Frederick Wiseman, pour son travail de montage et sa manière de cartographier les institutions. Mais aussi des inspirations très différentes.
Pedro Almodóvar, notamment ses premiers films, pour les personnages très libres et colorés. Et aussi une référence plus inattendue : Éric Rohmer et Le Rayon vert, pour l’idée d’une chronique d’été, d’un récit simple traversé par l’improvisation.
On peut aussi citer des collaborations et influences contemporaines : des cinéastes et amis comme Lila Pinel, ou encore des équipes techniques avec lesquelles on a construit le film.
Le film joue aussi avec plusieurs genres…
Oui, il y a du drame, de la comédie, parfois des touches proches du fantastique ou de l’horreur. On s’est autorisé à mélanger ces registres, notamment grâce à une production très ouverte à l’expérimentation.
Et sur la question de la misogynie, très présente en toile de fond ?
Ce n’était pas un film “à charge”, mais on part d’une expérience vécue. Dans certains milieux, comme la mécanique, la visibilité des femmes implique aussi une forme d’exposition particulière.
Mais ce que le film montre surtout, c’est une expérience plus large : celle d’un rapport au monde où les rapports de force existent partout, pas seulement dans un secteur précis.
Le film est en sélection à l’ACID. Qu’est-ce que ça représente ?
C’est une grande joie. Et une fierté d’être là, dans cette sélection. Bien sûr, il y a des prix possibles, mais l’essentiel est surtout de montrer le film et de partager Johanna avec le public.
Pour terminer, trois mots pour définir Virages ?
— Solaire.
— Joyeux.
— Et hybride… même si le mot est un peu réducteur. Disons plutôt : un film de jeu, de liberté, et de circulation entre les formes.