Dans LE CORSET, Louis Clichy s’inspire de sa propre enfance : la vie au sein d’une famille d’agriculteurs, le port d’un corset orthopédique et la quête de sa place dans le monde. Au cours de cet entretien, le réalisateur français évoque sa région natale, la Beauce, les transformations du monde agricole, la musique comme voie d’émancipation et l’influence du cinéma d’animation japonais. Doris Senn a rencontré Louis Clichy pour arttv.ch lors du Zurich Film Festival.
Louis Clichy | LE CORSET
- Publié le 12. octobre 2026
LE CORSET | À PROPOS DU FILM
Le film d’animation de Louis Clichy se déroule dans les années 1980, en Beauce, une vaste région agricole située au sud-ouest de Paris. LE CORSET raconte l’histoire de Christophe, onze ans, contraint de porter un corset pour des raisons médicales. Son père est agriculteur. Son frère aîné, JB, l’aide à la ferme et souhaite prendre sa succession. Mais le monde agricole est en pleine mutation et la survie de la petite exploitation est menacée, tandis que Christophe cherche sa place dans cet univers. Avec ses dessins à l’encre de Chine et ses couleurs à l’aquarelle, LE CORSET évoque avec force les vastes paysages de la Beauce et raconte, à travers des détails finement observés et beaucoup d’humour, une enfance qui n’a pourtant rien de drôle. Récompensé par les trois prix les plus prestigieux du Festival international du film d’animation d’Annecy, ainsi que par un Prix spécial du jury dans la section « Un Certain Regard » à Cannes, LE CORSET séduit par son esthétique et par la force d’un récit captivant, riche en tensions et en émotions. Un film à voir absolument !
INTERVIEW | LOUIS CLICHY | LE CORSET
Entretien réalisé par Doris Senn avec Louis Clichy
LE CORSET raconte l’histoire de Christophe et son passage à l’âge adulte. Au cœur du récit se trouve sa difficulté à se tenir droit, qui l’oblige à porter un corset orthopédique – dans un milieu où le travail physique occupe une place primordiale. Comment cette histoire est-elle née ?
Au départ, il y avait ma propre histoire. Je viens d’un milieu rural. Mes parents étaient agriculteurs et ont changé de métier lorsque j’avais dix ans. Moi aussi, j’ai dû porter un corset pendant mon enfance. J’ai réuni ces différentes expériences pour en faire un récit d’apprentissage : raconter le passage, pas toujours facile, de l’enfance à l’âge adulte, et montrer ce que signifie trouver sa place au sein d’une famille, parmi ses frères et sœurs. Le tout dans un environnement agricole plutôt replié sur lui-même, où l’on exprime peu ses sentiments.
Le film se déroule en Beauce, près de Chartres. Parlez-nous de cette région.
La Beauce est une région assez méconnue, même si elle est considérée depuis le Moyen Âge comme le grenier à blé de la France. C’est une terre très fertile, où l’on cultive principalement du blé. Ce n’est pas une région particulièrement belle, et certainement pas touristique. Au cours des dernières décennies, les terres ont été systématiquement défrichées et les arbres abattus. Je voulais raconter cette région où j’ai moi-même grandi – et cette mer de céréales.
Christophe cherche sa place dans sa famille et dans le monde, dans un environnement où l’on parle peu et où les émotions, surtout positives, sont davantage dissimulées qu’exprimées…
Le film dépeint effectivement une famille plutôt patriarcale. Le père représente l’autorité centrale, la mère se plie à cette organisation et le fils aîné suit les traces de son père. Christophe, lui, se trouve au milieu, entre JB et sa petite sœur, et doit trouver sa place. Il existe une véritable complicité entre lui et JB, mais aussi de la rivalité et de la jalousie. C’est cette dynamique au sein d’une petite famille que j’ai trouvé fascinant de raconter.
LE CORSET est votre premier grand projet personnel. Quels ont été les principaux défis ?
Le plus grand défi a d’abord été de convaincre les gens de produire ce film. Il s’agissait d’un projet qui s’adresse un peu aux enfants, mais aussi aux adultes, qui raconte l’histoire d’un garçon en situation de handicap, qui se déroule à la campagne sans en donner une image particulièrement idyllique, et tout cela dans les lointaines années 1980… De plus, le film aborde des thèmes plutôt anciens et conservateurs, sans pour autant que je cherche à réaliser un film conservateur ou traditionaliste. Faire comprendre cette distinction a été assez complexe ! Mais une fois cette étape franchie, lorsque les responsables ont cru en mon histoire et que les moyens nécessaires au développement ont été accordés, j’ai pu passer à la réalisation. Je garde de cette période le souvenir d’un travail très productif et heureux.
Combien de temps a finalement duré la genèse du projet, de l’idée initiale au film achevé ?
J’ai eu l’idée du film dès 2005. À l’époque, il devait encore s’agir d’un court métrage. Ensuite, j’ai fait d’autres choses… [Louis Clichy a travaillé pour Pixar aux États-Unis. De retour en France, il a réalisé avec Alexandre Astier deux films d’Astérix, dont le premier, ASTÉRIX : LE DOMAINE DES DIEUX, sorti en 2014, a été nommé au César du meilleur film d’animation. NDLR] Lorsque la possibilité de réaliser à nouveau un projet personnel s’est présentée, cette ancienne idée a refait surface, mais cette fois sous la forme d’un long métrage. Je voulais en effet profiter de cette histoire sur le passage à l’âge adulte pour parler également de l’agriculture et des difficultés qu’elle traverse.
Quand la réalisation proprement dite a-t-elle commencé ?
J’ai commencé à travailler sur le projet en 2019-2020, pendant la période du Covid. La production du film a véritablement démarré fin 2022 et s’est poursuivie jusqu’au début de l’année 2026. Le cinéma d’animation fonctionne très différemment d’un film avec des acteurs et des prises de vues réelles. On commence par réaliser le storyboard, et le montage se fait déjà à cette étape. Ensuite, on ne change pratiquement plus rien : l’histoire reste telle qu’elle a été définie. Nous avons ensuite enregistré les voix, dans une véritable ferme, avec de vraies personnes. C’est à partir de ces enregistrements, réalisés en amont, que les dessins ont été créés. Ces prises de son constituent ma base de travail. D’ailleurs, la dimension sonore est essentielle pour moi.
La musique permet à Christophe de s’évader de sa réalité et de son environnement, notamment grâce à ses cours d’orgue. Quelle place occupe-t-elle dans votre film ?
Tout d’abord, je ne voulais pas ajouter de musique de fond. Je tenais à éviter toute musique extradiégétique, c’est-à-dire que chaque morceau entendu dans le film devait avoir une source dans l’univers du récit, éventuellement visible à l’image. Ce qui m’intéressait particulièrement, c’était la musique comme moyen d’émancipation. Cela passe notamment par le personnage de Michel, le professeur d’orgue, qui devient une sorte de second père pour Christophe. Je trouvais également que l’orgue convenait parfaitement à mon histoire. C’est une machine imposante, comme le tracteur ou le corset, tout aussi rigide et massive.
Et comment le Requiem de Gabriel Fauré et OURAGAN de Stéphanie de Monaco sont-ils entrés dans le film ?
Le Requiem de Gabriel Fauré m’a permis d’introduire d’autres personnages dans le récit grâce à la chorale. J’ai moi-même chanté dans une chorale, une expérience qui m’a beaucoup plu. À l’autre extrémité du spectre, il y a la chanson OURAGAN de Stéphanie de Monaco, extrêmement connue en France et emblématique de la musique pop des années 1980. Elle créait pour moi un lien presque spirituel avec l’époque durant laquelle j’ai grandi.
Quel est votre rapport au cinéma d’animation ? Avez-vous des modèles ou des films qui ont particulièrement marqué votre parcours ?
J’adore les animés japonais des années 1990, notamment la série DRAGON BALL Z, centrée sur l’action et les arts martiaux, qui passait à la télévision. Et puis j’aime Disney par-dessus tout. Ce n’est qu’après avoir terminé LE CORSET que j’ai réalisé qu’il avait presque la même structure narrative que LE ROI LION, dont l’histoire est finalement universelle et comporte aussi quelque chose de HAMLET. Enfin, j’adore le Studio Ghibli et les films de Miyazaki et Takahata, comme LE VOYAGE DE CHIHIRO. Ils m’ont inspiré tant sur le plan technique que dans leur manière de raconter des histoires.
Le pouvoir magique que Christophe développe dans LE CORSET – lorsqu’il explose de colère, lors de son premier baiser ou quand la musique le submerge – et qui lui permet de faire basculer le monde : cette faculté est-elle inspirée des récits du Studio Ghibli ?
Pas vraiment. Ce que j’en ai surtout retenu, c’est l’idée de laisser planer le doute : ce qui se passe appartient-il à la réalité ou seulement à l’imagination ? Dans la culture japonaise, le sacré, la spiritualité et la magie sont étroitement liés au réel. Il devient alors parfois difficile de déterminer ce qui se produit réellement et ce qui relève de l’imaginaire.
Cette ambiguïté était donc importante pour vous ?
Pour nous, dans notre culture où nous avons les deux pieds sur terre, cette conception est plutôt difficile à appréhender. Dans mon film, je voulais justement préserver cette ambiguïté, sans devoir trancher entre le fantastique et la réalité.
Quelles seront les prochaines étapes pour votre film ?
Un roman illustré adapté de LE CORSET doit paraître en octobre. Il a été écrit par Emmanuel Villin, auteur de romans et de livres pour enfants, et j’y ai contribué avec une vingtaine de dessins. Quant à mes déplacements pour accompagner le film, ils resteront relativement limités dans un avenir proche. Pour des raisons écologiques et politiques, j’évite de prendre l’avion. L’invitation à Zurich tombait donc parfaitement bien.
Merci beaucoup pour cet entretien !
