Après le Lion d’or remporté en 2024 pour son film THE ROOM NEXT DOOR, le réalisateur espagnol Pedro Almodóvarest de retour — et livre, au lieu d’un grand mélodrame, un jeu froid et complexe sur la perte et l’appropriation artistique. Un film qu’Almodóvar lui-même a décrit comme celui dans lequel il s’est montré « le plus cruel envers lui-même », plus que dans aucun de ses précédents films. Un puzzle virtuose et auto-ironique entre mélodrame et autofiction — et l’un des Almodóvar les plus émouvants de ces dernières années.Nach dem Goldenen Löwen kehrt der Spanische Star-Regisseur zurück – und liefert statt einem grossen Melodram ein kühles, vielschichtiges Spiel über Verlust und künstlerische Aneignung. Ein Film den Almodóvar selbst als jenes Werk bezeichnete in dem er, wie in keinem seiner Filme bevor «am grausamsten mit sich selbst» ist.
AMARGA NAVIDAD – le regard le plus amer et introspectif d’Pedro Almodóvar sur lui-même
Entre deuil, contrôle et autofiction : Pedro Almodóvar déconstruit dans son nouveau film non seulement ses personnages, mais aussi lui-même.
AMARGA NAVIDAD | CRITIQUE
Aux frontières de l’autofiction – ou : trois films en un
Vu pour nous par Geri Krebs
Le mélodrame comme signature
Pedro Almodóvar livre avec AMARGA NAVIDAD un fascinant jeu de miroirs autour d’un réalisateur vieillissant : volontairement déroutant, profondément émouvant, mais aussi traversé d’humour et d’autodérision. Tout commence avec deux femmes en souffrance et les cordes chargées d’émotion d’Alberto Iglesias, fidèle compositeur et artisan musical du maître espagnol depuis LA FLOR DE MI SECRETO en 1995. À l’époque, dans son douzième long métrage, Almodóvar s’abandonnait pour la première fois entièrement au mélodrame, après avoir surtout acquis sa renommée grâce à des grotesques flamboyantes et provocatrices. Avec AMARGA NAVIDAD, il signe désormais son vingt-cinquième long métrage. Le nom même du réalisateur est devenu une marque : « un film d’Almodóvar ». Et le fait que l’on omette souvent son prénom ressemble presque à un hommage à son frère cadet Agustín Almodóvar, producteur de presque tous ses films depuis les années 1990.
L’univers Almodóvar
Observer l’œuvre d’Almodóvar — du moins celle des années 1990 à aujourd’hui — implique inévitablement de revenir sans cesse à ses films précédents. Peu de réalisateurs de sa génération ont créé un univers cinématographique aussi reconnaissable, comparable à ceux de George Cukor, Federico Fellini ou Ingmar Bergman. Comme ces géants du cinéma mondial, Almodóvar se permet aujourd’hui de recomposer, dans chaque nouveau film, motifs, figures et fragments de ses œuvres antérieures. On y retrouve bien sûr les femmes blessées et leur solidarité, mais aussi les hommes fanfarons, souvent peu empathiques et fréquemment responsables des souffrances infligées aux personnages féminins.
Bárbara Lennie, cœur émotionnel du film
La première femme en souffrance d’AMARGA NAVIDAD s’appelle Elsa. Elle est incarnée par Bárbara Lennie, véritable centre émotionnel du film. Pour Almodóvar, elle représente un nouveau visage : elle apparaissait déjà brièvement dans LA PIEL QUE HABITO en 2011, avant de gagner une plus grande notoriété aux côtés de Penélope Cruz et Javier Bardemdans TODOS LO SABEN. Le déclencheur immédiat de la souffrance d’Elsa est une violente migraine survenant pendant un orage. Son compagnon Bonifacio, un pompier sensible interprété par Patrick Criado, l’emmène dans un hôpital madrilène. C’est là que le récit commence à se déployer : Elsa souhaite être installée dans la chambre même où, dix ans plus tôt, elle avait tourné une scène clé de son dernier film. Et cela doit être pris au pied de la lettre : Elsa a abandonné le cinéma depuis longtemps et travaille désormais dans la publicité. C’est là qu’elle avait rencontré Bonifacio, qui se produit parallèlement comme strip-teaseur sous le nom de scène Beau. Dans une scène délicieusement détaillée — digne du premier Almodóvar — les deux personnages se croisent pour la première fois lors d’un de ses spectacles.
Le réalisateur comme alter ego
Alors que tout cela semble d’abord relever d’un flash-back classique, le véritable protagoniste masculin entre en scène : le réalisateur vieillissant Raúl, interprété par l’Argentin Leonardo Sbaraglia. Sbaraglia avait déjà marqué l’univers almodovarien dans DOLOR Y GLORIA en incarnant l’ancien amant d’un réalisateur vieillissant — alter ego évident du cinéaste lui-même. Déjà auparavant, dans LOS ABRAZOS ROTOS, Almodóvar plaçait au centre du récit un réalisateur en pleine crise créative. Mais réduire Raúl à une simple répétition de figures antérieures serait une erreur. Car AMARGA NAVIDAD — qui est aussi le titre du scénario sur lequel Raúl travaille en 2025 et qui raconte l’histoire d’Elsa en 2004 — se révèle non seulement plus sophistiqué dans sa construction que ses prédécesseurs, mais également porté par une perspective nouvelle. Dans un entretien accordé au quotidien espagnol El País, Almodóvar déclarait à propos de la dimension autobiographique du film : « C’est un film qui me reflète clairement, mais ce n’est pas un film sur moi, car ce serait totalement ennuyeux. Il y a beaucoup de fiction, mais aucune invention. Je suis absolument présent et totalement fictionnalisé. »
Les limites de l’autofiction
Dans AMARGA NAVIDAD, c’est finalement aussi l’histoire de Mónica, ancienne assistante de longue date de Raúl, qui se trouve fictionnalisée — ou plutôt vampirisée. Elle est interprétée par Aitana Sánchez-Gijón, déjà présente chez Almodóvar dans MADRES PARALELAS. Mónica découvre que Raúl s’est nourri sans scrupules des épisodes les plus dramatiques de sa propre vie pour écrire l’histoire d’Elsa, mais aussi celle de son amie Patricia. « Épargne-moi ton discours sur la réalité et la fiction », lance-t-elle à un Raúl de plus en plus désemparé dans le dialogue final, presque épilogique. Par ce biais, Almodóvar accomplit le tour de force d’expliquer son propre film tout en le questionnant et en le commentant avec ironie. Cette longue confrontation entre le réalisateur et son ancienne assistante ne se contente pas d’éclaircir certains éléments de cette intrigue virtuose et labyrinthique : elle ressemble parfois à une critique du film à l’intérieur même du film.
Trois films en un
AMARGA NAVIDAD devient ainsi trois films à la fois : un mélodrame sur la souffrance féminine, une réflexion sur l’exploitation artistique et un essai hautement auto-ironique sur les frontières de l’autofiction. Que jamais Almodóvar ne perde son amour du cinéma, qu’il ne trahisse jamais ses personnages et qu’il ménage encore de l’humour jusque dans les moments les plus sombres fait de ce film, malgré toute sa complexité, l’une des œuvres les plus bouleversantes de sa période tardive.
Conclusion
AMARGA NAVIDAD n’est peut-être pas le film le plus accessible de Pedro Almodóvar, mais il compte parmi ses œuvres les plus personnelles et les plus audacieuses sur le plan formel. Le maître espagnol y entrelace mélodrame, autofiction et cinéma d’auteur autoréflexif dans un puzzle fascinant sur la mémoire, la culpabilité et l’appropriation impitoyable des histoires d’autrui par l’art. Parce que le film exige volontairement beaucoup de son public, il déploie une puissance émotionnelle singulière. Entre figures féminines en souffrance, artistes vieillissants et autodérision douce-amère, Almodóvar signe une œuvre qui ressemble à la fois à un règlement de comptes, à un autoportrait et à une déclaration d’amour au cinéma. Et c’est peut-être là que réside la plus grande force d’AMARGA NAVIDAD : malgré toute son intelligence ludique et sa sophistication intellectuelle, le film n’oublie jamais de toucher le cœur.

