Film nécessaire pour ne jamais oublier les combats menés par celles qui nous ont précédées. Charlotte Gainsbourg incarne une Gisèle Halimi forte et déterminée, tandis que Cécile de France prête ses traits à la mère de Marie-Claire, tout aussi convaincante. À travers le procès de Bobigny, c'est toute une bataille pour le droit à l'avortement qui reprend vie. Un rappel essentiel et cher au duo de cinéastes : les droits des femmes sont le fruit de luttes acharnées et ne doivent jamais être considérés comme acquis. Nous les avons rencontrés à Genève avant de présenter leur film en avant-première. Un binôme aligné et très enthousiaste.
Laurianne Escaffre et Yvo Muller | L'AFFAIRE MARIE-CLAIRE
- Publié le 4. novembre 2026
«On a choisi Charlotte pour sa sensibilité, son humanité, et en même temps pour ce côté un peu froid et distant que pouvait avoir Gisèle Halimi.»
L'AFFAIRE MARIE-CLAIRE | Synopsis
Novembre 1972. Au tribunal de Bobigny, un procès hors norme secoue la France entière. Marie-Claire Chevalier, 16 ans, est accusée d’avoir avorté illégalement. À la barre, sa mère et toutes les femmes qui l’ont aidée. Leur avocate, Gisèle Halimi, fait un pari fou, insensé : elle leur demande de ne pas plaider coupable. Gisèle va faire ce qui n’a jamais été fait auparavant, elle va accuser et attaquer la loi, au risque de tout perdre.
Votre précèdent film était plus léger. Qu’est-ce que ça a changé pour vous de passer au drame ? Et qu’avez-vous appris ?
Yvo Muller : C'est une très bonne question. J'ai appris sur nos envies de cinéma. J'ai adoré ce passage par un drame, comme tu dis. Et en même temps, je me rends compte de notre appétit pour la comédie. Je trouve qu'il y a des émotions qui passent des deux côtés. C'était Nicolas Pariser (réalisateur), qui avait vu notre premier court-métrage, qui avait dit : « C'est intéressant parce qu'il y a et de l'émotion et du rire en même temps. » Et je me rends compte que c'est un endroit que j'aime beaucoup en tant que spectateur, et que j'aime aussi en tant que réalisateur.
Lauriane Escaffre : Il y a plein d'endroits dans le film où on a des petites touches d'humour légères. On a fait l'avant-première ici (Nyon), et beaucoup de gens nous ont dit : « Ah, vous ne pouvez quand même pas vous en empêcher ! » Mais c'était plutôt positif, gentiment. Et encore, on en avait plein qu'on a coupées.
Yvo Muller : Je me rends compte que j'aime bien allier émotion et humour. On a pris beaucoup de plaisir à fabriquer ce film, et on est très contents du résultat, qui est en ligne avec ce qu'on voulait faire. Là, on est en train de réfléchir à la suite. On aimerait bien continuer avec un sujet qui a du sens, mais si on peut mettre un peu d'humour là-dedans, ça nous plairait bien.
Lauriane Escaffre : Après, il y a un fil conducteur qu'on a gardé entre notre court-métrage et nos deux longs métrages : ces personnages féminins, ces figures féminines qui sortent du cadre que la société, leur famille, leurs amis, leur entourage leur avait imposé. C'est un peu malgré nous, parce qu'on ne s'est pas dit : « Tiens, on va traiter de ça à chaque fois. » Mais finalement c'est le fil conducteur. Ce qui change, c'est la façon dont on en parle : on est passés d'une comédie romantique à un drame. Et cette thématique-là ne pouvait pas être traitée sous l'angle de la comédie. C'est un vrai sujet, compliqué. C'est une histoire réelle, arrivée à des personnes qui existent. On ne peut pas rendre cette histoire légère. On avait envie de raconter cette histoire-là, et le ton qui s'y accordait le mieux, c'était de ne pas aller vers la comédie.
Vous écrivez et réalisez ensemble. Êtes-vous toujours d’accord sur le cheminement de la création ?
Yvo Muller : On est ensemble dans la vie aussi., et dans la vie, on est un peu explosifs (rires) Et c'est Lauriane qui, quand elle a dit quelque chose… on y va. Elle a plus souvent raison, dans la vie.
Lauriane Escaffre : Autant dans la vie c'est explosif, autant artistiquement, ce sont les mêmes choses qui nous font rire et qui nous font pleurer. En général, quand on est en train de monter une scène, on se dit : « Tiens, là, on la voit comment ? » On est très raccord artistiquement. On bosse beaucoup en amont pour être ultra raccord sur les moindres détails, pour que l'équipe n'entende pas blanc d'un côté et noir de l'autre. Au début, on s'était dit : « Toi, tu vas être sur la mise en scène, moi je vais être sur la technique. » Au bout de quelques heures, c'était fini : je commence une phrase, Yvo la finit. Grégory Gadebois disait : « Il y a un corps, et il y a deux têtes ! »
Yvo Muller : En gros, notre grande peur, c'était de se contredire. Le fait d'être deux : tu dis une chose à quelqu'un, l'autre arrive cinq minutes après et dit l'inverse, et là, on perd tout le monde.
Aviez-vous le casting en tête en écrivant le scénario ?
Lauriane Escaffre : Souvent, quand on est en écriture, on imagine des acteurs ou actrices pour avoir un peu plus de matière. Quelquefois, on se dit : « C'est lui ou elle qu'on a envie de voir dans le rôle. » Et parfois, on change d'avis au moment du casting. Là, pour le coup, comme on avait des personnes réelles, on avait vraiment l'image de Gisèle Halimi, de Michèle Chevalier, de Marie-Claire. On n'a pas eu besoin de se projeter avec des comédiens et comédiennes. C'est seulement au moment du casting qu'on a commencé à y réfléchir. Et on a eu la chance d'avoir tous nos premiers choix du premier coup !
Yvo Muller : Après, je crois qu'il y a aussi le sujet. C'étaient des comédiennes qui, un, aimaient les rôles qu'on leur proposait, et deux, se disaient : « Ça a un sens pour moi de m'investir dans un projet comme ça. » Il y a un peu les deux côtés qui jouent.
Vous avez encouragé Charlotte Gainsbourg à ne pas chercher à ressembler à Gisèle Halimi. Que recherchiez-vous à la place ?
Lauriane Escaffre : Déjà, Gisèle Halimi, elle est connue, mais pas tant que ça. On n'est pas en train de représenter Johnny Hallyday, où les gens vont complètement sortir du film s'ils n'ont pas un Johnny qui ressemble à Johnny. Donc on s'est dit : c'est cool, on est un peu détachés de ça, on n’a pas ce devoir d’avoir exactement la même personne. Il n'y avait pas un devoir de ressemblance. En plus, le mimétisme, ça ne nous intéresse pas vraiment.
Yvo Muller : On s'est dit qu'on allait aller le plus proche possible au niveau du stylisme. On a cherché avec la costumière tous les habits que portait Gisèle Halimi : Charlotte porte des habits que Gisèle Halimi a portés dans la vraie vie. L’un des fils de Gisèle Halimi nous a prêté la robe d'avocate que sa mère a eue toute sa vie (les avocat-es n’ont qu’une seule robe durant toute leur carrière). Dans le film la vraie robe d'avocate est à l'écran, mais elle est pendue derrière le bureau de Gisèle Halimiet ce n'est pas celle que Charlotte porte pendant le procès. Elle était trop lourde, elle était en laine. Même si Charlotte voulait la porter… Il faisait trop chaud en mai dans le tribunal. Donc elle a une robe plus légère.
Lauriane Escaffre : On a choisi Charlotte pour sa sensibilité, son humanité, et en même temps pour ce côté un peu froid et distant que pouvait avoir Gisèle Halimi dans son rôle d'avocate. On cherchait aussi tout ce lien qu'il y a avec sa mère, et donc la plus grande fragilité de Gisèle. On avait vraiment envie d'avoir ces deux facettes. On ne voulait pas transformer Charlotte Gainsbourg en Gisèle Halimi, ce n'était pas là qu'on voulait aller. En revanche, Charlotte a écouté Gisèle Halimi en boucle pour s'imprégner de sa pensée, de qui elle était.
Yvo Muller : Et puis Charlotte était très humble. Il y a eu un travail de notre part pour, à un moment, lui dire : « Si, vas réussir à incarner ce rôle et ça va être super. Fais-nous confiance, on y va ensemble. » Le deuxième ou troisième jour, elle est venue nous voir le matin et elle nous a dit : « Les gars, j'ai fait une nuit blanche, je flippe. Elle est tellement énorme, moi je suis juste une pauvre comédienne. » Il a fallu la rassurer à ce moment-là. Nous, on trouvait ça émouvant et beau. Et sur le tournage, Charlotte était très à l'écoute de toutes les directions qu'on lui proposait, elle était toujours partante, elle y allait à fond.
Lauriane Escaffre : Petite anecdote, sur la maman de Charlotte (Jane Birkin). Quand on effectuait nos recherches dans les photos d'archives, on a trouvé une photo avec une femme devant le tribunal de Bobigny. Je regarde la légende : Jane Birkin. En fait la mère de Charlotte était au procès. Charlotte ne le savait pas…On lui a appris.
Pourquoi avoir choisi d’y montrer la relation de Gisèle Halimi avec sa mère, qui incarne les valeurs d’une autre génération, à l’opposé de tout ce que Gisèle a défendu ?
Lauriane Escaffre : Quand on a commencé à s'attaquer à ce sujet, on a lu, regardé, écouté tout ce qu'il y avait sur le sujet. Et on a découvert que Gisèle Halimi a écrit plein de livres autobiographiques, dont deux qui ne parlent que de sa relation avec sa mère : Le Lait de l'oranger et Fritna. Depuis le premier jour, Gisèle n'est pas aimée par sa mère, parce qu'elle est née fille. Ce qu'on pose dans le film, c'est la réalité. Et on s'est dit que c’était hyper intéressant parce que tout le combat de Gisèle a été de défendre les femmes contre les injustices qui leur sont faites. Et tout est né de cette faille originelle, de ce désamour total. C'est le drame de sa vie. Elle explique dans ses livres qu'elle a cherché l'amour de sa mère toute sa vie et qu’elle ne l’a jamais eu. Ces deux livres ont beaucoup aidé à l'écriture du film.
Yvo Muller : Ce désamour a fait que Gisèle Halimi a mené tous ses combats, toute sa vie, et qu'elle n'en a jamais lâché aucun. Nous, on se dit que c'est peut-être un mal pour un bien. Parce que l'icône Gisèle Halimi est, selon nous, née de ça. Quand elle raconte sa grève de la faim, elle dit que ce jour-là elle a écrit dans son journal intime : « Aujourd'hui, j'ai gagné mon premier bout de liberté. » Grève de la faim, parce que ses frères étaient traités complètement différemment : elle était la bonne de ses frères. Si elle n'avait pas ressenti cette oppression si injuste, en voyant le traitement de ses frères face à elle et sa sœur, peut-être qu'il n'y aurait pas eu tout ça. D'ailleurs, elle disait : « Quand je défends ces femmes, c'est moi que je défends. »
Lauriane Escaffre : On s'est basés sur ce qu'on a découvert dans nos recherches, en se disant : « Tiens, ça, c'est hyper intéressant, on a envie de l'intégrer au récit. »On savait que sa mère, Fritna, était venue à Paris pour se faire soigner et qu'elle avait logé chez Gisèle, mais on ne savait pas quand c'était. On s'est dit : on va le mettre pendant le procès, pour avoir la confrontation des deux. Le final, avec cette mère qui n’est plus assise sur sa chaise… c'est une allégorie. En tout cas, c'est inspiré de l’histoire de Gisèle, qui cherchait cet amour chez sa mère, et qu'elle ne lui a jamais donné, jusqu'à la dernière minute.
Que voudriez-vous que les spectateurs et spectatrices emportent aujourd'hui en sortant de la projection de vote film ?
Lauriane Escaffre : Moi, j'aimerais bien… On a failli la mettre à la fin : c'est la phrase « Ne vous résignez jamais ». C'est une des phrases de Gisèle Halimi, d'ailleurs c'est le titre d'un de ses livres. On a failli la mettre à la fin, puis on s'est dit : « merde, ça fait un peu injonction. » Mais je trouve que cette phrase est magnifique. Elle nous garde en alerte, elle dit aussi que tout est possible, qu'il faut oser. Elle raconte plein de choses. Et surtout, dans ces temps troubles, se dire que quelque chose qui a été fait un jour peut être défait le lendemain… Ces droits nous restent chers. Et donc se dire : ne vous résignez jamais, n'acceptez jamais ce qui n'est pas acceptable.
Yvo Muller : Et moi, je trouve que ces femmes se battent pour une idée de la justice, même quand l'appareil judiciaire autour d'elles, la loi, leur dit : « Non, la justice, c'est ça. » Elles répondent : « Eh bien nous, on n'est pas d'accord, et on va essayer de faire que les choses changent. » Et elles y arrivent, puisque deux ans après, il y a Simone Veil qui a continué de porter ce combat. Gisèle Halimi avait travaillé avec Simone Veil aussi. Au-delà du courage de ces femmes, qu'on trouve inspirant, il y a quelque chose de porteur d'espoir aussi, j'espère : un petit groupe de femmes peut faire bouger les choses, peut avoir du poids dans le débat national.
Lauriane Escaffre : Quand on voit en France tout ce qui se passe sur la loi intégrale. Les gens se déplacent et disent : « Là, il faut changer. Nous, on est là, et on va continuer d'être là. » Et à un moment, boum, il y a une écoute. Les gens sont entendus, et une loi intégrale passe. De manière imparfaite, il y a encore des choses à faire, mais c'est déjà… J'espère que le film est aussi porteur d'espoir, et qu'il rappelle aux jeunes qu'on peut faire bouger les choses.