Dans cet entretien, Anka Schmid évoque le chant comme un moment de profonde intimité, une expression de l’identité et de la résistance, mais aussi comme une force capable de relier à nouveau les êtres humains dans un monde numérique de plus en plus individualisé. Elle parle des voix qui l’ont touchée, de la confiance qui naît devant la caméra dans des instants de grande vulnérabilité et explique pourquoi chanter ensemble est bien plus qu’une expérience sonore: c’est une relation vécue, une expérience corporelle et une véritable présence au monde.
Anka Schmid | MELODIE
- Publié le 18. août 2026
«Chanter peut être en soi un acte politique, comme en Iran, où les femmes n’ont pas le droit de chanter en public.»
Entretien réalisé par Felix Schenker
Dans le film, nous découvrons des formes de chant très différentes: intimes, religieuses, politiques ou quotidiennes. Qu’est-ce qui t’a le plus surprise pendant tes recherches?
Ce qui m’a surprise – et réjouie – pendant les recherches, c’est de voir à quel point les personnes se dévoilent dès qu’elles parlent du chant. Non pas en livrant des faits, mais en révélant leur sentiment d’appartenance, leur état d’esprit et leur attitude intérieure. Les chansons avec lesquelles une personne a grandi, celles qu’elle aime et le fait qu’elle apprécie ou non de chanter en groupe en disent beaucoup sur son caractère. Pour toutes et tous, l’écoute attentive était également essentielle – et pas seulement le fait de chanter.
Y a-t-il eu une rencontre ou une voix dont tu as su, pendant le tournage, qu’elle deviendrait le cœur émotionnel du film?
Non, car MELODIE n’a pas un seul cœur, mais une douzaine. Chaque étape de ce voyage musical possède son propre cœur, avec son propre rythme, tout en restant reliée au pouls de toutes les autres. Pendant le tournage, l’essentiel était que, pour chacun·e des protagonistes, il y ait un moment où son chant me touche en plein cœur. À cet instant, je savais que cette scène resterait dans le film – aux côtés de nombreux autres très beaux moments auxquels nous avons malheureusement dû renoncer au montage.
Comment as-tu décidé quels chants pouvaient «rester» et lesquels, malgré leur beauté, devaient être abandonnés?
Heureusement, je n’ai pas dû prendre cette décision seule. Ce fut un processus intense, mené avec ma monteuse Loredana Cristelli. Nous collaborons depuis de nombreuses années et sur plusieurs films, ce qui a créé une grande confiance entre nous. Nous avons ainsi pu faire de nombreux essais au montage et nous fier largement à notre intuition. Loredana n’est pas seulement une monteuse remarquable et très expérimentée: elle possède aussi une sensibilité exceptionnelle pour les êtres humains et sait merveilleusement faire ressortir leur côté humoristique.
Dans le film, le chant apparaît souvent comme quelque chose de presque archaïque. MELODIE est-il aussi une réponse à un monde de plus en plus numérique, silencieux et individualisé?
Mon documentaire est très clairement une réponse au monde numérique et à l’isolement croissant. Le chant est profondément humain, voire archaïque. Il existe dans toutes les cultures et constitue une expérience profondément corporelle: en chantant, on ressent concrètement son propre corps et celui des autres. On peut faire résonner un espace par le chant, éprouver la résonance et entendre son propre écho dans le monde réel – contrairement au monde numérique, où tout est simulé. Lorsque nous chantons ensemble dans une chorale, un monastère ou une manifestation, nous créons un lien réel. Nous sommes nous-mêmes, et non des avatars. Ce sentiment d’être pleinement vivant et présent à soi-même répond à un besoin profond dans notre société fortement individualisée et marquée par l’isolement.
Le film montre aussi des chants de protestation et de stade. À quel moment le chant devient-il politique pour toi?
Dans les chants de protestation, le chant est explicitement politique, comme dans «Bella Ciao» ou «Canción sin Miedo», une chanson contre les féminicides. Toutes deux résonnent comme des prises de position au générique de fin. La chanson «Stand Up» est elle aussi politique, tout comme les morceaux de rap accusateurs et poétiques de notre protagoniste tessinoise JHON RIOT. Le chant possède également une dimension politique dans la famille kurde que nous suivons: le patrimoine musical kurde est essentiel à son identité et peut représenter une forme de résistance – au risque de la persécution et de l’emprisonnement. Chanter peut être en soi un acte politique, comme en Iran, où il est interdit aux femmes de chanter en public – une forme de sexisme et d’hostilité à la vie absolument inhumaine.
Tes films sont souvent très proches des personnes. Comment crée-t-on un climat de confiance lorsqu’on filme quelqu’un dans un moment aussi vulnérable que celui du chant?
La confiance naît de l’ouverture: je révèle également quelque chose de moi-même et j’explique dès le début l’intention de mon film. Je rencontre par ailleurs chaque personne d’égal à égal, et les participant·es peuvent intervenir à tout moment, aussi bien pendant le tournage qu’au sujet du film terminé. J’ai assuré aux protagonistes qu’ils et elles pourraient voir leurs scènes avant la sortie. Avant le verrouillage définitif du montage, je suis donc allée les voir individuellement. Ce fut un très beau moment, car j’ai ainsi pu leur rendre quelque chose de ce qu’ils et elles m’avaient donné.
MELODIE renonce à une dramaturgie classique et suit plutôt le rythme de l’écoute. Quand as-tu compris que le film devait s’orienter selon le son plutôt que selon l’action?
Le fil conducteur intérieur de MELODIE est le lien entre le chant et les émotions. Ce thème traverse toutes les étapes du film et se retrouve chez ses neuf protagonistes. Au montage, nous avons donc construit la dramaturgie en nous laissant constamment guider par les émotions que les chants éveillaient en nous.
Y a-t-il une séquence dans laquelle cette décision apparaît particulièrement clairement?
Les deux premières séquences en sont un bon exemple: quelle scène possède suffisamment de force pour succéder à la puissante prestation du chœur GoAndSing, avec Joanna Kora interprétant «Stand Up»? Après plusieurs tentatives, nous avons constaté que le chant de Friederike Haslbeck pour le bébé prématuré apportait une nouvelle qualité à cet enchaînement. Ce chant délicat et réparateur fait progresser la dramaturgie et ouvre le public à un nouvel état sonore. MELODIE étant un film thématique et non narratif, il était évident qu’il devait suivre sa propre dramaturgie: non pas la chronologie de la vie, de la naissance à la mort, mais des arcs émotionnels intérieurs, reliés par l’intensification des sentiments ou par des contrastes délibérés.
Lorsque les spectateur·rices rentrent chez eux après le cinéma, qu’aimerais-tu, dans le meilleur des cas, qu’ils et elles entendent autrement – ou qu’ils et elles se mettent peut-être à faire?
Lors des Journées de Soleure, une spectatrice m’a donné elle-même la plus belle des réponses: elle allait désormais chanter plus souvent sous la douche et en voiture. Au Zurich Film Festival, un groupe de jeunes a spontanément créé une chorale éphémère afin de se retrouver régulièrement pour chanter ensemble. Une autre personne m’a confié qu’elle souhaitait désormais chanter plus souvent avec son père atteint de démence. Qu’est-ce qui pourrait rendre une cinéaste plus heureuse que de voir le public devenir lui-même actif?
Et pour terminer, la question décisive: est-ce que tu chantes toi-même? Et si oui, quand, où et pour qui préfères-tu chanter?
Bien sûr que je chante – et souvent sans même m’en rendre compte. Ce sont généralement les autres qui me le font remarquer. Je chante le plus souvent à vélo.
Ces quatre dernières années, j’ai également recommencé à chanter et à faire de la musique avec ma mère. Elle m’accompagnait au piano et je chantais des chansons que j’avais découvertes grâce à ma merveilleuse professeure de chant. Malheureusement, ma mère est décédée il y a un an, et cette possibilité de chanter ensemble s’est tue.
Chantes-tu dans une chorale?
J’aimerais beaucoup recommencer, comme lorsque j’étais adolescente au lycée. Mais ma vie de cinéaste est trop irrégulière pour que je puisse m’engager à participer à une répétition chaque semaine. Une chose est toutefois certaine: c’est un projet pour l’avenir.
Anka Schmid, merci beaucoup pour cet entretien.