Que À BOUT DE SOUFFLE de Jean-Luc Godard revienne dans nos salles le 13 mars dans une version restaurée a été pour nous le déclencheur de revoir un autre film — EMPORTE-MOI de Léa Pool (1999), actuellement disponible en streaming gratuit sur Play Suisse. Le film est considéré comme l’un des plus importants films de coming-of-age de sa génération et raconte avec une grande délicatesse la quête de soi, le désir et la force salvatrice du cinéma.
EMPORTE-MOI
C’est Felix Schenker, rédacteur en chef d’arttv.ch, qui a (re)vu le film pour nous.
Cinéma dans le cinéma dans le cinéma
À BOUT DE SOUFFLE déclenche en moi — tout comme EMPORTE-MOI — des images immédiates : le cinéma des débuts, l’élan, la liberté. Des images de personnes qui ne s’adaptent pas, mais qui cherchent. Et, presque automatiquement, apparaît aussi Hanna, la jeune héroïne du film de Léa Pool. J’ai donc revu EMPORTE-MOI — non par nostalgie, mais par curiosité. Et j’ai constaté : ce film n’a pas vieilli. Il a grandi.
Hanna, jeune fille issue d’un milieu migrant judéo-polonais dans le Montréal du début des années 1960, vit dans un monde d’étroitesse, de silence et de surcharge. Le père est intérieurement absent, la mère épuisée, la maison n’est pas un lieu de sécurité. Ce qui porte Hanna, c’est le cinéma. C’est son espace secret, son espace de pensée, son lieu de fuite et en même temps d’apprentissage. En le revoyant, j’ai compris combien ce que Hanna voit au cinéma dans le film est décisif. Elle regarde VIVRE SA VIE de Jean-Luc Godard avec Anna Karina dans le rôle de Nana — cette femme qui cherche, aime, échoue et pourtant suit son propre chemin. Il y a cette scène célèbre : Nana est assise au cinéma et pleure. Hanna est assise au cinéma et regarde Nana pleurer. Cinéma dans le cinéma. Pour moi, c’est l’un des moments les plus forts du film : les images se transmettent comme un feu intérieur. Hanna n’y apprend pas une conduite — elle y apprend la possibilité.
Premier amour, première liberté
Le cinéma ne devient pas pour Hanna une fuite hors de la réalité, mais une école : une école du désir, du doute, de la différence. À côté des films, il y a aussi le premier amour, qui lui montre que son monde intérieur a le droit d’avoir une place. Cette histoire d’amour n’est ni bruyante ni provocante, mais tendre, hésitante, vulnérable — exactement comme le sont les premiers sentiments. Je trouve qu’avec la distance du temps, EMPORTE-MOI a gagné en intensité. Ce qu’on peut appeler un film de jeunesse discret m’apparaît aujourd’hui comme une histoire visionnaire de liberté intérieure. Hanna ne se bat pas bruyamment. Elle regarde, ressent, pense — et se cherche dans les images. Aujourd’hui, cela me touche plus qu’autrefois, peut-être parce que je sais combien ce chemin est long et difficile pour beaucoup.
EMPORTE-MOI a reçu en 1999 à la Berlinale le Prix du Jury œcuménique, la même année au Festival international du film de Toronto le prix du meilleur film canadien, et en 2000 le Prix du cinéma suisse du meilleur film de fiction. La réalisation est signée Léa Pool. Ce sont des faits. Mais plus important encore est ce qui demeure : ce sentiment que les images peuvent aider à se comprendre soi-même — non pas de manière spectaculaire, mais discrète, tenace, durable.
Le cinéma comme lieu d’émancipation
Je n’ai pas revu EMPORTE-MOI pour vérifier s’il « fonctionne encore ». Je l’ai vu pour sentir s’il me parle encore aujourd’hui. Et il me parle beaucoup. Peut-être même plus qu’avant. Il me dit : la liberté commence à l’intérieur. Il me dit : les images peuvent sauver. Il me dit : on a le droit d’être différent, d’aimer autrement, de rêver autrement.
Que À BOUT DE SOUFFLE revienne maintenant me fait comprendre à quel point le cinéma européen, en particulier, m’a marqué. Godard, Pool, Ozon mais aussi la Suissesse Stina Werenfels — tous croient que le cinéma peut être un lieu d’émancipation. EMPORTE-MOI s’inscrit pour moi exactement dans cette lignée : le cinéma comme lieu où l’on se rencontre soi-même — parfois pour la première fois.
De la même manière que je me suis reconnu dans EMPORTE-MOI autrefois, il y a eu d’autres œuvres qui ont marqué ma vie : de MORT À VENISE (1971) avec sa nostalgie silencieuse et douloureuse, à UNE JOURNÉE PARTICULIÈRE (1977), cette rencontre tendre de deux exclus dans le quotidien fasciste, puis QUERELLE (1982), où le désir devient sa propre langue, puis MAURICE (1987), ce grand espoir romantique contre toutes les époques, à MY OWN PRIVATE IDAHO (1991), avec sa tendresse perdue et sa blessure ouverte, à BROKEBACK MOUNTAIN (2005), cette tragédie silencieuse de deux hommes qui ne peuvent pas vivre leur amour — et plus récemment tout particulièrement CALL ME BY YOUR NAME (2017), ce film d’été lumineux sur le premier amour et ce qui reste quand il est passé.
Des films comme ceux-là m’ont montré que ce que je ressentais avait une place dans le monde. Pas toujours facile, pas toujours heureux — mais assez fort pour avancer avec assurance sur son propre chemin.